Dictionnaire de la Littérature Orale

Illettrisme

Des mots dits aux mots lus

Conter c’est déjà un peu lire et écrire !

La littérature orale a toujours été une forme d’oralité spécifique. Elle n’est pas seulement une parole pragmatique, mais développe une langue riche de formes poétiques, de structures narratives, de jeux de métaphores, d’une richesse de vocabulaire, d’applications grammaticales… Toutes ces expériences des langues sont des plus variées.

Les personnes en situation d’illettrisme sont, bien souvent, des personnes ayant eu une scolarité plus ou moins chaotique, où les règles de langage n’étaient utilisées qu’en tant que lois ne faisant pas sens. Ces personnes n’ont pas, le plus souvent, développé de compétence métalangagière.

Beaucoup de personnes illettrées (et pas analphabètes)  ont oublié les quelques acquis d’écriture car les règles qui régissent cet ensemble de codes n’étaient pas claires pour eux. La ponctuation, l’emploi des temps, les accords… n’étaient qu’abstraction. Si l’on considère les points communs de la création en littérature et en orature, on s’aperçoit  que l’on peut envisager une conscientisation des règles de langage par des exercices strictement oraux.

Ou, comment le travail oral du conteur peut nous aider à mieux maîtriser et comprendre la langue. Le mot conte associé à la lutte contre l’illettrisme peut parfois interroger. Comment un récit émanant d’une production orale peut-il apporter quelque chose à la capacité d’écrire ou de lire?
Pourtant, si ces deux objets sont différents, ils partagent aussi de nombreuses ressemblances. C’est par la conscientisation de ces ressemblances que les récits de « littérature orale » peuvent aider à résorber une part des difficultés de lecture ou d’écriture.

 

Entre les pratiques orales et écrites du langage, entre parler, lire ou écrire, il existe bien sûr des différences : les matériaux signifiants, les systèmes linguistiques, les usages sociaux dans lesquels chacune de ces pratiques s’actualise, sont assurément distincts. Pourtant écrit ou oral, il s’agit avant tout de langage : parler, lire et écrire sont des activités langagières.
La langue orale est souvent considérée comme une forme d’expression qui s’acquiert sans effort, sans apprentissage. Bien entendu, tout enfant baignant depuis sa plus tendre enfance dans un bain linguistique va acquérir une capacité de langage oral. Mais de quelle langue orale parlons-nous?


La langue acquise dans la simple relation à son environnement linguistique est avant tout une langue d’expression immédiate qui n’a pas de volonté à faire œuvre ni à être reproduite. Elle se limite la plupart du temps à témoigner des expériences vécues, des incidents et des bonheurs de tous les jours, des angoisses et des désirs….. et son fonctionnement n’est que rarement analysé par celui qui la pratique.


Toute cette oralité même si elle n’est pas à négliger dans l’acquisition de la langue n’est pas celle du conte et n’a que peu à voir avec l’art du conteur.
Dans la tradition, le conteur même s’il est analphabète est un « écrivain de la bouche » et un « lecteur de paroles », car le récit qu’il s’est engagé à partiellement recréer et à transmettre constitue une œuvre patrimoniale qu’il doit comprendre et respecter.

Ce qui implique, dans une démarche totalement orale de réaliser une création en Orature proche de celle d’un écrivain.

Des utilisations pratiques et des réflexions théoriques

Dans le cas de l’illettrisme, comme pour beaucoup d’autres applications de la littérature orale, il est important aux yeux du CMLO de mener à la fois une réflexion théorique — basée sur les travaux des scientifiques qui ont réfléchi au sujet et mené des enquêtes capables d’interroger l’apprentissage, l’écriture, la reproduction sociale en milieu scolaire — à des outils qui découlent d’une pratique sur le terrain.

 

Quand comprendre, c’est déjà lire

Dans le comprendre, il y a un élément essentiel de la lecture. La part sémantique du récit oral est dépendante du vocabulaire utilisé. Sa syntaxe, la forme même de son expression, de sa ponctuation, de sa couleur, de sa musicalité sont autant d’éléments de sa composition. Même si cette lecture ne s’appuie pas sur des signes alphabétiques, elle nécessite un acte intellectuel proche de celui de la lecture …. Ces récits ne s’expriment pas de la même façon dans la forme orale que dans la forme écrite mais ils sont tout autant au service de « la création d’une œuvre » et contribuent à créer du sens commun, de la mémoire commune à laisser trace dans un ensemble social.

L’art spécifique du conteur dans l’apprentissage de l’écriture

C’est sûrement dans la façon même de travailler du conteur que se trouvent les éléments les plus intéressants permettant de comprendre à la fois certains processus de création littéraire, mais aussi la puissance de la langue et la spécificité de l’écriture.

En pratique et en écriture

 La pratique de cet art du conte permet surtout de donner du sens aux règles de langage que beaucoup de personnes illettrées n’ont souvent conçu qu’au travers de « lois grammaticales » non fondées dans le sens. Un des atouts majeurs de ce travail est le passage à l’acte. Le fait d’avoir reçu une simple trame, une forme sans réel contenu, de l’avoir nourri, lui avoir donné chair et de la porter physiquement face à un auditoire permet de bien comprendre l’importance de la langue, les limites de son efficacité et surtout que toute parole n’est pas littéraire.

Lire le langage corporel pour se rapprocher des corpus textuelles

La pratique de la littérature orale démontre aussi l’importance du corps et du contexte dans cette communication. Le corps, par sa gestuelle, par les mimiques, l’énergie qu’il déploie, exprime beaucoup en complément des mots énoncés. Le contexte qui met en relation directe le public et le conteur tend lui aussi à modifier la narration qui répétons-le n’est que semi fixée et de ce fait peut être objet de variantes à chaque racontée. La conscience de ces apports complémentaires permet de mieux comprendre tout ce qu’un auteur face à sa page blanche va devoir compenser pour arriver à une expression équivalente et surtout, que si certaines formes orales sont proches des formes écrites, elles ne sont pas exactement de l’écriture.

Pour aller plus loin

Écoutez la conférence « Littérature orale et lutte contre l’illettrisme » par Marc Aubaret (2010, Alès)

L’oral et l’écrit sont, dans nos sociétés occidentales, les deux modes d’expression de la langue. Dans beaucoup de sociétés, seul l’oral existe. Si une seule part de cette expression est enseignée, on se prive d’une immense richesse et l’on prend surtout le risque de ne rendre intelligible qu’une moitié du fonctionnement de la langue. Au cours de cette conférence, nous témoignerons de nos recherches sur cette relation entre oral et écrit et nous expliciterons nos méthodes d’intervention dans le champ de la lutte contre l’illettrisme.

Vidéos sur le sujet

Pour aller plus loin

Boimare Serge, 2019, L'enfant et la peur d'apprendre, Paris, Dunod (coll. " Pédagogie[s] "), 192 p.

Abstract: Quelle force mystérieuse peut pousser des enfants intelligents et curieux à ne pas mettre en oeuvre les moyens dont ils disposent dans le cadre scolaire ? Au-delà d’une mise en cause du système et des méthodes pédagogiques, on s’aperçoit que c’est la situation d’apprentissage elle-même qui déclenche des peurs perturbant l’organisation intellectuelle.La confrontation avec la règle et l’autorité, la rencontre avec le doute et la solitude, inhérentes à la démarche pour apprendre et penser, réveillent alors une inquiétude trop profonde, contre laquelle il est illusoire de vouloir lutter avec les outils pédagogiques ordinaires. C’est ici que le nourrissage culturel devient indispensable pour remettre en route la machine à penser de ceux qui ont peur d’apprendre.La troisième édition de cet ouvrage comporte un nouveau chapitre qui résume les propositions pédagogiques faites par Serge Boimare pour espérer une école de la réussite pour tous.

Bordeaux Marie-Christine, Burgos Marine et Guinchard Christian, 2006, Action culturelle et lutte contre l'illettrisme, La Tour d'Aigues, Éditions de l'Aube (coll. " Monde en cours "), 207 p.
Boulanger Françoise, 2012, A la découverte de la lecture: Premiers apprentissages. Pratiques et théories, s.l., Sciences Humaines, 203 p.

Abstract: Il n'existe pas de consensus sur la meilleure méthode d'apprentissage de la lecture... Et si ce n'était pas une question de méthode ? La clé de la réussite en CP réside, pour l'auteur de cet ouvrage, dans ce que l'enfant a vécu entre 3 et 6 ans. Il est donc souhaitable de partir de l'enfant, de ses besoins, ses envies, ses savoir-faire et ceci dès le plus jeune âge. En matière d'apprentissage de la lecture, la question n'est pas : " Quelle est la meilleure méthode pour apprendre à lire au CP ? " mais plutôt : " Comment donner à l'enfant dès son plus jeune âge les moyens de réussir au CP ? ". Françoise Boulanger ne propose pas une méthode mais une démarche d'accompagnement de l'enfant qui s'appuie sur les acquis récents de la psychologie cognitive, de la psycholinguistique et de la pédagogie. Ce livre est le fruit de plus de trente ans d'expérience de terrain. Les enfants qui ont bénéficié de la démarche proposée, même en milieu très défavorisé, apprennent à lire et aiment lire, se trouvant ainsi mis à l'abri de l'échec scolaire. L'ouvrage fait également la synthèse des plus récentes études sur l'apprentissage de la lecture en éclairant les points de convergence et de divergence de la recherche avec les données empiriques.

Gardner Pr Howard, 2008, Les intelligences multiples, Paris, Retz, 192 p.
Goody Jack, Paulme Denise et Ferroli Pascal, 1994, Entre l’oralité et l’écriture, Paris, France, Presses universitaires de France, 323 p. Download
Hagège Claude, 1996, L’Homme de paroles: Contribution linguistique aux sciences humaines, Paris, Fayard, 285 p.

Abstract: A la base du fonctionnement de notre société, l'échange d'informations, de questions, d'ordres. Une solution première: le langage. Un " inventeur ": l'homme de paroles. Tous nous sommes usagers d'au moins une langue. Mais que savons-nous de cette faculté familière, le langage? Comment fonctionne-t-il? Comment s'organisent les langues? Quelle est la part de l'inné, celle de l'acquis? Quelle théorie du langage rend compte de sa complexité? Quels pouvoirs donne le langage? Quelle contribution à la connaissance de l'homme apporte aujourd'hui la linguistique? Quelle action les linguistes peuvent-ils avoir dans et sur la société? Il n'existe pas aujourd'hui, malgré de nombreux livres, d'ouvrage qui fasse la synthèse sur tous ces points essentiels.Un linguiste qui réfléchit depuis bien des années sur le langage, à partir d'un large éventail de langues étudiées sur place, décrites, aimées, présente dans ce livre, selon une perspective largement pluridisciplinaire, le point actuel de la linguistique. Il propose, en outre, sur le langage, à savoir sur ce que l'homme a de plus humain, une construction théorique originale et féconde.Titulaire, depuis 1988, de la chaire de Théorie linguistique du Collège de France, directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études, Claude Hagège a reçu en 1995 la médaille d'or du CNRS où il est, par ailleurs, membre du Laboratoire des langues et civilisations de tradition orale. Il est l'auteur de dix-sept livres sur le langage et les langues, dont, tout récemment, The Language Builder (Philadelphie, 1993) et Le français, histoire d'un combat (Paris, 1996). Ses enquêtes linguistiques l'ont conduit de l'Afrique à l'Océanie, de l'Europe au monde arabe et de la Chine aux réserves indiennes d'Amérique.

Hindenoch Michel, Conter, un art ? Propos sur l'art du conteur, 1990-1995., L'Armitière., s.l., La Loupiote.
L’Heude Sylvie, 2008, Formation et illettrisme: Un possible apprentissage, s.l., Editions L’Harmattan, 256 p.

Abstract: Cette recherche, inscrite dans la dynamique de lutte contre l'illettrisme s'éveillera progressivement depuis un empirisme de praticiens pour s'articuler ensuite, par emboîtements, dans l'heuristique de modélisation d'un système de formation d'acteurs illettrés/formateurs. L'auteur a dirigé durant cinq années le site de formation de l'Institut Universitaire de Formation des Maîtres à Poitiers.

Labov William, 1993, " Peut-on combattre l'illettrisme ? ", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1993, vol. 100, no 1, p. 37‑50.

Abstract: Wirksame Bekämpfung des Analphabetismus? Chancen-Ungleichheit ist überall auf der Welt immer dann nennenswert zusätzlich verschlimmert, wenn der Abstand zwischen der Sprache, über die die Kinder bei ihrem Eintritt in das Schulsystem verfügen, und der im Unterricht gesprochenen gross ist. Daher ist eine der Zielsetzungen linguistischer Forschungen über die afri-kanisch-amerikanische Mundart (VAA), das den schwarzen Kindern städtischer Ghettos der Vereinigten Staaten vermittelte Lesevermögen zu verbessern. Stehen diese beim Lesenlernen doch mehreren Schwierigkeiten gleichzeitig gegenüber : Der Kontrast zwischen den Werten der Kultur der Strasse und denen der Schule, die Seltenheit sozialen, wirtschaftlichen und linguistischen Austauschs mit Mitgliedern anderer sozialer Gruppen und der gerade fur einen VAA-Sprechenden besonders krasse Unterschied von Phonik und Graphik. Au s diesem Grund wurde versucht, in die verschiedenen Methoden des Leseunterrichts soziologische und linguistische Erkenntnisse einflies-sen zu lassen, namentlich in das Programm Bridge, dessen Stärken und Schwächen hier gegeneinander abgewogen werden.

Lafforgue Pierre, 2002, Petit Poucet deviendra grand : Soigner avec le conte, Paris, Payot, 381 p.
Lahire Bernard, 2005, L'invention de l' " illettrisme ", Paris, La Découverte, 378 p.
Lenoir Hugues, 2004, Adultes en situations d'illettrisme et Validation des acquis de l'expérience, Nanterre, CEP-CREF-CRIEP Paris X. Download
Montelle Christian, 2005, « La parole contre l’échec scolaire », La parole contre l’échec scolaire, 2005, p. 1‑280.
Nonnon Élisabeth et David Jacques, 2014, " Langage oral et inégalités scolaires: Entretien ", Le français aujourd'hui, 2014, vol. 185, no 2, p. 17. Download
Rouiller Yviane et Howden Jim, 2009, La pédagogie coopérative: Reflets de pratiques et approfondissements, Montréal, Chenelière Education, 268 p.
Sévérac Pascal, 2007, Lire et écrire, s.l., Sciences humaines Éditions, 329 p.

Abstract: Cet ouvrage tente de cerner la spécificité actuelle de cette civilisation de l'écrit à l'ère de la domination de l'image, d'Internet, et des médias. Il fait varier les mises en perspectives anthropologiques, cognitives, historiques et sociologiques sur le statut de ces activités complexes que sont la lecture et l'écriture.

Tomic Sylvie et Duperrier, 2009, Le rôle des bibliothèques publiques dans la lutte contre l'illetrisme, Mémoire d'êtude pour le Diplôme de Conservateur, ENSSIB, Lyon, 75 p.

Abstract: Depuis environ vingt-cinq ans, l'illettrisme est devenu un problème public reconnu et plusieurs types de structures, publiques et privées, mènent des actions en vue de sa résorption. Les bibliothèques, lieux privilégiés du livre et de l'écrit, ont-elles un rôle à jouer dans la lutte contre l'illettrisme? Si leur légitimité et la pertinence de leur intervention fait encore débat, de nombreux acteurs s'accordent à dire que l'implication de la bibliothèque dans les actions de lutte contre l'illettrisme est souvent bénéfique pour les apprenants. Ces nterventions revêtent des formes diverses, en fonction notamment du contexte local, et nécessitent l'établissement de liens solides avec les partenaires. Ces actions, si elles sont sources de difficultés, sont en tout cas inséparables d'une réflexion plus globale sur les relations que la bibliothèque entretient avec ses publics.

Wunenburger Jean-Jacques, 1991, L’ imagination, 1. éd., Paris, Presses Universitaires de France (coll. « Que sais-je ? »), 127 p.
◄ Revenir à l'index du dictionnaire